Recherche

Qui est en ligne ?

Nous avons 12 invitĂ©s en ligne

horloge

18/10/2017
HORLOGE
Heure :
Accueil > Actualités > Actualités > Le travail des sans-emploi

Le travail des sans-emploi

En Suisse, faux emplois pour vrais chômeurs

Les syndicats et le patronat s’apprêtent à renégocier, à la fin 2013, la convention d’assurance-chômage française. Ils devront trouver comment remédier au déficit de l’Unedic, alors qu’il n’y a jamais eu autant de sans-emploi dans le pays. Pendant ce temps, la Suisse, elle, pousse jusqu’à son terme la logique d’activation, c’est-à-dire la politique visant à remettre au travail ceux que l’on soupçonne toujours de fainéantise.

par Morgane Kuehni, juillet 2013

Au chômage depuis plus d’un an, Claude, électricien de 50 ans, a demandé à suivre ce que l’on appelle communément en Suisse une « mesure active ». Son conseiller en placement l’a assigné à un « programme d’emploi temporaire » dans une université. Content de pouvoir exercer ses compétences, il commence par affirmer que le prestige de l’institution compense l’absence de salaire pour le travail effectué. Mais l’aura ne résiste pas longtemps au sentiment d’exploitation et à l’impression que ses « collègues » lui réservent le sale boulot : « Ce serait plus valorisant pour moi si je recevais un salaire. Pendant que je suis ici, c’est quand même l’assurance-chômage qui paie, et pourtant, pour le patron qui m’emploie, je suis un ouvrier, une force supplémentaire de travail ! »

Daniela, elle, est arrivée en Suisse à l’âge de 10 ans. Après avoir terminé la scolarité obligatoire sans décrocher de diplôme, elle a travaillé plusieurs années dans une usine. Le jour où celle-ci a fermé, elle s’est retrouvée au chômage. A 23 ans, elle a encore la vie devant elle et nourrit fermement l’espoir de devenir vendeuse. Au moment de notre rencontre, elle a un petit garçon de 2 ans et est enceinte de huit mois. Elle vit un calvaire : « Mon conseiller m’a obligée à faire quelque chose pour que je ne reste pas à la maison. Mais pour moi, ce n’est vraiment pas facile. » Se moquant ouvertement de ses projets professionnels, son conseiller en placement l’a envoyée dans une « entreprise » de tri de déchets électroniques qui fonctionne uniquement avec des sans-emploi. Elle se lève à l’aube pour amener son fils chez sa mère et s’échine ensuite toute la journée à démonter des télévisions usagées. Elle n’ose pas dire que son activité met sa grossesse en danger, de peur d’être sanctionnée ou, pire à ses yeux, de perdre son droit aux indemnités de chômage et de se retrouver mère au foyer.

De son côté, Joshua attend la retraite avec impatience. Logisticien de formation, à l’assistance publique depuis cinq ans, il décrit cette période comme une descente aux enfers. Lorsque son conseiller lui propose d’exercer une activité, il se montre enthousiaste. D’autant que l’intitulé de son poste est le même qu’au temps où il avait un emploi. A une différence près : aujourd’hui, il remplit des fiches de commandes fictives pour des clients imaginaires.

A priori, rien ne réunit ces trois personnes, si ce n’est que toutes sont sans emploi, inscrites dans un office régional de placement (ORP) et ont été assignées à un programme d’emploi temporaire. L’assignation est une procédure officielle par laquelle un conseiller en placement peut contraindre une personne inscrite dans un ORP à suivre une mesure active du marché du travail (MMT). Il en existe trois types : les mesures de formation, les mesures spécifiques et les mesures d’emploi, qui comprennent les programmes d’emploi temporaire, les semestres de motivation (pour les jeunes) et les stages en entreprises fictives.

Cumuler les contraintes

Mis en place au milieu des années 1990 dans le cadre de l’assurance-chômage, ces programmes visent à la « réinsertion rapide et durable »sur le marché du travail. D’une durée de trois mois, ils portent sur des activités « proches de la réalité professionnelle », selon les termes officiels, mais se gardent toutefois de « concurrencer l’économie privée ». Exercés sur une sorte de « marché du travail secondaire (1) »,ils sont effectués dans des « entreprises » qui ne réunissent que des sans-emploi, dans l’administration publique ou dans des associations sans but lucratif. Refuser d’y participer constitue selon la loi sur l’assurance-chômage (LACI) une faute grave entraînant la suspension des indemnités pour une période déterminée (entre un mois et demi et trois mois).

La contrainte n’est pas, et de loin, la seule particularité de ces programmes. Le travail assigné échappe largement aux catégorisations ordinaires. Il ne s’agit pas d’un travail gratuit, puisqu’il est une contrepartie exigible en échange du versement des indemnités de chômage — lesquelles ne sont pourtant que le résultat légitime d’une cotisation. Et il ne s’agit pas non plus d’un emploi, puisqu’il ne donne pas droit à un salaire et aux prestations sociales qui lui sont généralement attachées. Aucune expression ne résume mieux la situation que celle de plusieurs des personnes rencontrées : c’est un« vrai-faux travail ». Dans leur esprit, les travailleurs assignés exercent un vrai travail, puisqu’ils produisent des biens et des services dans un rapport hiérarchiques ; mais ils parlent aussi de faux travail puisque, contrairement aux salariés, ils ne sont pas liés par un contrat classique, mais par un « contrat d’objectifs » qui définit les rapports hiérarchiques, la prestation et le temps mis à disposition, sans accord sur la rémunération. Pas de prévoyance retraite, par exemple, ni de possibilité de prolonger un droit au chômage.

En situation d’assignation, les personnes cumulent les contraintes liées au travail salarié et celles liées au chômage. Elles sont soumises à des impératifs d’horaires et de production et sont évaluées par des responsables de programme, mais elles doivent également rechercher activement un emploi et se présenter aux rendez-vous mensuels avec un conseiller en placement, y compris durant la durée du programme d’emploi temporaire. Ces deux impératifs ne fonctionnent pas sur le modèle des vases communicants : un investissement fort dans l’activité assignée ne peut compenser une recherche d’emploi insuffisante, ni l’inverse.

A l’occupation quotidienne, souvent fatigante et toujours chronophage, s’ajoute la préoccupation de retrouver un poste et de prouver les démarches entreprises, en sachant que ses moindres faits et gestes sont examinés à la loupe par les services dits compétents : à la fois les encadrants, qui évaluent la prestation de travail, et les conseillers en placement, qui évaluent le sérieux de la recherche d’emploi.

Comme tout manquement est susceptible d’être sanctionné, la situation d’assignation produit une tension permanente. Les personnes concernées parlent d’une situation d’« examen ». Elles s’insurgent contre leurs encadrants, qui les prennent parfois pour des « cas sociaux », des « ignorants » ou encore des « enfants ». Ainsi, Joshua, l’ancien logisticien, raconte : « Une dame nous faisait jouer aux dominos pour savoir si on comprenait quelque chose aux chiffres. Ou pire, elle nous faisait remplir des bons de commande avec des chiffres inventés, pour voir si on savait remplir des bons de commande… Toutes ces choses hypocrites ! » Dans ce qu’il nomme « la boîte », « il y a les encadrants, qui possèdent le savoir, et il y a les autres, nous, les ignorants, qui doivent apprendre. Moi, bien sûr, je n’ai rien contre apprendre, mais apprendre quoi ? ».

Clairement situés en deçà de l’emploi, les programmes n’autorisent cependant aucune dérogation à l’obligation de « faire comme si » il s’agissait d’un vrai travail. « Fixez-vous des objectifs », « Faites comme si vous étiez en emploi », « Donnez le meilleur de vous-même » : le répertoire des injonctions est infini. Difficile pourtant de se prêter au jeu lorsqu’on est mère célibataire d’un enfant en bas âge, et que l’on passe sa journée à répondre à des clients imaginaires sans gagner de salaire, tout en devant débourser le montant de la garde d’enfant !

Si les personnes rencontrées se plaisent à dire à leurs voisins qu’elles vont « bosser », la majorité taisent les conditions dans lesquelles elles exercent ce travail. Elles vivent ce temps d’assignation de façons très diverses : les uns se disent soulagés de quitter la solitude de leur foyer, d’autres rient sous cape, d’autres encore désespèrent de se sentir « pris au piège ». Pour tous cependant, la dimension fictive des « mesures actives » cristallise différentes tensions : le peu de sens et l’absence de reconnaissance du travail effectué, la pression pour retrouver rapidement un emploi, sans parler des soupçons de fainéantise, d’inaptitude au travail ou de manque de volonté qui pèsent sur les sans-emploi. Ils peuvent bien clamer haut et fort qu’ils n’ont rien à prouver puisqu’ils ont toujours travaillé : en situation d’assignation, ils se trouvent pris dans une relation qui annule leur expertise et leurs années d’expérience.

Le passage en emploi temporaire est souvent vécu comme une forme d’indignité qui marque au fer rouge l’appartenance à la catégorie des chômeurs plutôt qu’à celle des salariés. Toutes les personnes interrogées affirment sans détour gaspiller beaucoup d’efforts et d’énergie à défendre une identité de travailleur. De la dérobade à la colère, de l’arrêt-maladie aux conflits ouverts, elles ont élaboré une gamme de défenses plus ou moins coûteuses, plus ou moins « rentables », pour préserver leur estime d’elles-mêmes. Si certains dénoncent publiquement cette situation, d’autres la gardent secrète même devant leurs proches, l’omission et parfois le mensonge servant à les préserver d’un sentiment de honte. La plupart disent « tirer leur temps », comme ils tireraient une peine de prison.

Fragmentation des statuts

Toutefois, il serait erroné de ne conserver qu’une vision doloriste de ces activités. Dans les rares cas observés où il a été possible de créer un collectif de travail, certains se sont saisis de cette dimension fictive pour travestir certaines règles et investir le travail assigné d’un sens qui leur était propre. Ainsi, en l’absence de la responsable, les femmes assignées dans un magasin de seconde main offrent par exemple des jouets aux enfants des bonnes clientes. Comme leur travail n’est pas rétribué, elles prennent la liberté de donner !

L’idéologie qui sous-tend la mise en place des politiques d’activation a le mérite d’être limpide : traquer et stigmatiser toute forme de non-emploi, et sacraliser le travail comme support unique et nécessaire du lien social. Certes, le travail demeure une valeur centrale pour les personnes assignées ; mais pas n’importe lequel, ni dans n’importe quelles conditions. En échange de leur labeur, elles aimeraient pouvoir assurer leur subsistance et y trouver un sentiment d’utilité et de reconnaissance, plutôt que de devoir faire face aux soupçons et fournir une double preuve de leur « employabilité ». Loin de favoriser la cohésion sociale et la solidarité souvent invoquées par les représentants de l’Etat social, l’assignation au travail joue clairement en faveur de la fragmentation des statuts et crée de nouvelles formes d’inégalités parmi les plus défavorisés.

Morgane Kuehni

Sociologue, université de Lausanne. Cet article est tiré de sa thèse : « Le travail des sans-emploi : analyse sociologique de l’assignation à un programme d’emploi temporaire », université de Lausanne, 2011.