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15/12/2017
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Vers une société de «jobs à la con» ?

Vers une société de "jobs à la con"

 

Le pamphlet d'un anthropologue américain dénonçant la bureaucratisation de l'économie et la multiplication des emplois inutiles, baptisés «bullshit jobs», a lancé une polémique.

Avez vous un «job à la con» ? Si vous avez le temps de lire cet article devant votre ordinateur au boulot, la réponse est probablement oui. Et à en croire la viralité (1) dupamphlet consacré aux «bullshit jobs» (en VO) signé David Graeber, anthropologue à la London School of Economics et une des figures du mouvement Occupy Wall Street, vous n’êtes pas pas le seul.

Dans un court essai (2) publié dans le magazine de la gauche radicale britanniqueStrike ! le 17 août, l’universitaire, qui n’aime pas qu’on le définisse comme anarchiste, décrit ce qu’il a baptisé le «phénomène des jobs à la con». Soit, selon lui, l’aliénation de la vaste majorité des travailleurs de bureau, amenés à dédier leur vie à des tâches inutiles et vides de sens, tout en ayant pleinement conscience de la superficialité de leur contribution à la société.

«TOUT UN TAS D’EMPLOIS INUTILES»

En introduction, David Graeber cite Keynes, qui, en 1930, prédisait que les avancées technologiques permettraient d’ici la fin du XXe siècle de réduire le temps de travail hebdomadaire à 15 heures par semaine. Pourtant, si la robotisation du travail a bien eu lieu dans de nombreux secteurs, «la technologie a été manipulée pour trouver des moyens de nous faire travailler plus», énonce Graeber. «Pour y arriver, des emplois ont dû être créés et qui sont par définition, inutiles», explique-t-il, donnant en exemple «le gonflement, non seulement des industries de service, mais aussi du secteur administratif, jusqu’à la création de nouvelles industries comme les services financiers, le télémarketing, ou la croissance sans précédent de secteurs comme le droit des affaires, les administrations, ressources humaines ou encore relations publiques». Et Graeber de conclure : «C’est comme si quelqu’un inventait tout un tas d’emplois inutiles pour continuer à nous faire travailler.»

Comment définir un emploi inutile ? Provocateur, Graeber propose la méthode empirique suivante : imaginer ce que serait le monde sans «les jobs à la con». «Dites ce que vous voulez à propos des infirmières, éboueurs ou mécaniciens, mais si ils venaient à disparaître dans un nuage de fumée, les conséquences seraient immédiates et catastrophiques, écrit-il. Un monde sans profs ou dockers serait bien vite en difficulté, et même un monde sans auteur de science-fiction ou musicien de ska serait clairement un monde moins intéressant. En revanche, il n’est pas sûr que le monde souffrirait de la disparition des directeurs généraux d’entreprises, lobbyistes, assistants en relation presse, télémarketeurs, huissiers de justice ou consultants légaux. Beaucoup soupçonnent même que la vie s’améliorerait grandement.»

TÂCHES ABSCONSES

Dans le monde occidental, «les métiers productifs ont été automatisés» poursuit-il, alors qu’aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, en un siècle, «les emplois en tant que professionnels, clercs, managers, vendeurs et employés de l’industrie de service ont triplé, passant de un quart à trois quarts des employés totaux». L’anthropologue remarque par ailleurs l’existence d’un corollaire paradoxal : plus un travail est utile à la société et moins il est payé. Et bien souvent déconsidéré, même si Graeber reconnaît quelques exceptions, comme les médecins. Pendant ce temps-là, un nombre toujours plus important de «gratte-papiers» travaillent entre 40 et 50 heures par semaine à des tâches absconses, qu’ils accomplissent souvent dans les 15 heures prédites par Keynes, passant «le reste de leur temps à organiser ou aller à des séminaires de motivation, mettre à jour leur profil Facebook ou télécharger des séries télévisées». L’auteur conclut que le néolibéralisme en est paradoxalement arrivé au même point que les systèmes soviétiques de la deuxième moitié du XXe siècle, c’est à dire à employer un très grand nombre de personnes à ne rien faire. Une aberration à l’encontre des principes du capitalisme, et d’autant plus incompréhensible compte tenu de l’important nombre de chômeurs dans les pays industrialisés.

The Economist, journal libéral par définition, n’a pas attendu pour répondre à Graeber à travers une note de blog. Le magazine y défend les emplois administratifs et managériaux en mettant en avant la nature «progressivement complexifiée» de l’économie mondiale moderne. «Les biens qui sont produits sont plus complexes, la chaîne de fabrication utilisée pour les produire est plus complexe, le système qui consiste à les marketer, les vendre et les distribuer est plus complexe, les moyens de financement de tout ce système sont plus complexes, et ainsi de suite. Cette complexité est ce qui fait notre richesse. Mais c’est extrêmement douloureux à manager.»

MODES DE VIE ANXIOGÈNES, ULTRACONTRÔLÉS ET ASEPTISÉS

Sur Slate.fr, le journaliste Jean-Laurent Cassely pousse l’analyse de Graeber un peu plus loin, énumérant les symptômes des «bullshit jobs» dans la société, du«syndrome de la chambre d’hôte» à ses infinies représentations dans la pop culture, du film Fight Club à la série télé The Office, en passant par l’œuvre de Michel Houellebecq. Il cite aussi la politologue Béatrice Hibou, directrice de recherche au CNRS et auteur de La bureaucratisation du monde à l’ère néolibérale (Editions La Découverte). Selon elle, l'émergence des «jobs à la con» va de pair avec les modes de vie anxiogènes, ultracontrôlés et aseptisés, adoptés par le monde occidental.«Contrairement à une vision un peu critique de gauche qui dit que c’est de la faute du grand capital, en fait, nous sommes tous bureaucrates. Parce qu’au nom de la sécurité, du principe de précaution, de la facilité de la vie, on promeut cette extension de l’usage de la norme.»

Une chose est sûre : le succès de l’article de David Graeber, partagé frénétiquement sur les réseaux sociaux bien au-delà du cercle des universitaires ou des anarchistes et spontanément traduit dans de multiples langues par des blogueurs enthousiastes, témoigne ainsi de la validité d’une partie de sa théorie. Les ronds-de-cuir ont décidément beaucoup de temps libre devant leur ordinateur de bureau...

(1) Le 28 juin, la version en ligne de l'article avait été lu 475 000 fois sur le site deStrike!. (2) Le texte complet de David Graeber a été traduit sur ce blog, d'où sont extraits les passages cités dans cet article.

Guillaume GENDRON

Rente-pont

Rente-pont
Prestation existant sur le canton de Vaud pour les personnes sans emploi de plus de 62-63 ans jusqu'à leur retraite

Conditions :
•  être domicilié dans le canton de Vaud depuis 3 ans au moins ;
•  avoir atteint l’âge de 62 ans révolus pour une femme et 63 ans révolus pour un homme ;
•  avoir épuisé les indemnités de chômage ou ne pas y avoir droit ;
•  ne pas avoir fait valoir un droit à une rente AVS  anticipée ;
•  disposer de revenus insuffi sants par rapport aux dépenses du ménage, selon les normes défi nies par la loi fédérale sur les prestations complémentaires à l’AVS/AI (LPC).

La rente pont offre :

La prestation financière annuelle de la rente-pont est calculée selon les mêmes critères que les PC à l’AVS/AI.

Le remboursement des frais de maladie
Certains frais de maladie sont reconnus (par exemple la franchise de l’assurance de base et certains frais dentaires)

Le travail des sans-emploi

En Suisse, faux emplois pour vrais chômeurs

Les syndicats et le patronat s’apprêtent à renégocier, à la fin 2013, la convention d’assurance-chômage française. Ils devront trouver comment remédier au déficit de l’Unedic, alors qu’il n’y a jamais eu autant de sans-emploi dans le pays. Pendant ce temps, la Suisse, elle, pousse jusqu’à son terme la logique d’activation, c’est-à-dire la politique visant à remettre au travail ceux que l’on soupçonne toujours de fainéantise.

par Morgane Kuehni, juillet 2013

Au chômage depuis plus d’un an, Claude, électricien de 50 ans, a demandé à suivre ce que l’on appelle communément en Suisse une « mesure active ». Son conseiller en placement l’a assigné à un « programme d’emploi temporaire » dans une université. Content de pouvoir exercer ses compétences, il commence par affirmer que le prestige de l’institution compense l’absence de salaire pour le travail effectué. Mais l’aura ne résiste pas longtemps au sentiment d’exploitation et à l’impression que ses « collègues » lui réservent le sale boulot : « Ce serait plus valorisant pour moi si je recevais un salaire. Pendant que je suis ici, c’est quand même l’assurance-chômage qui paie, et pourtant, pour le patron qui m’emploie, je suis un ouvrier, une force supplémentaire de travail ! »

Daniela, elle, est arrivée en Suisse à l’âge de 10 ans. Après avoir terminé la scolarité obligatoire sans décrocher de diplôme, elle a travaillé plusieurs années dans une usine. Le jour où celle-ci a fermé, elle s’est retrouvée au chômage. A 23 ans, elle a encore la vie devant elle et nourrit fermement l’espoir de devenir vendeuse. Au moment de notre rencontre, elle a un petit garçon de 2 ans et est enceinte de huit mois. Elle vit un calvaire : « Mon conseiller m’a obligée à faire quelque chose pour que je ne reste pas à la maison. Mais pour moi, ce n’est vraiment pas facile. » Se moquant ouvertement de ses projets professionnels, son conseiller en placement l’a envoyée dans une « entreprise » de tri de déchets électroniques qui fonctionne uniquement avec des sans-emploi. Elle se lève à l’aube pour amener son fils chez sa mère et s’échine ensuite toute la journée à démonter des télévisions usagées. Elle n’ose pas dire que son activité met sa grossesse en danger, de peur d’être sanctionnée ou, pire à ses yeux, de perdre son droit aux indemnités de chômage et de se retrouver mère au foyer.

De son côté, Joshua attend la retraite avec impatience. Logisticien de formation, à l’assistance publique depuis cinq ans, il décrit cette période comme une descente aux enfers. Lorsque son conseiller lui propose d’exercer une activité, il se montre enthousiaste. D’autant que l’intitulé de son poste est le même qu’au temps où il avait un emploi. A une différence près : aujourd’hui, il remplit des fiches de commandes fictives pour des clients imaginaires.

A priori, rien ne réunit ces trois personnes, si ce n’est que toutes sont sans emploi, inscrites dans un office régional de placement (ORP) et ont été assignées à un programme d’emploi temporaire. L’assignation est une procédure officielle par laquelle un conseiller en placement peut contraindre une personne inscrite dans un ORP à suivre une mesure active du marché du travail (MMT). Il en existe trois types : les mesures de formation, les mesures spécifiques et les mesures d’emploi, qui comprennent les programmes d’emploi temporaire, les semestres de motivation (pour les jeunes) et les stages en entreprises fictives.

Cumuler les contraintes

Mis en place au milieu des années 1990 dans le cadre de l’assurance-chômage, ces programmes visent à la « réinsertion rapide et durable »sur le marché du travail. D’une durée de trois mois, ils portent sur des activités « proches de la réalité professionnelle », selon les termes officiels, mais se gardent toutefois de « concurrencer l’économie privée ». Exercés sur une sorte de « marché du travail secondaire (1) »,ils sont effectués dans des « entreprises » qui ne réunissent que des sans-emploi, dans l’administration publique ou dans des associations sans but lucratif. Refuser d’y participer constitue selon la loi sur l’assurance-chômage (LACI) une faute grave entraînant la suspension des indemnités pour une période déterminée (entre un mois et demi et trois mois).

La contrainte n’est pas, et de loin, la seule particularité de ces programmes. Le travail assigné échappe largement aux catégorisations ordinaires. Il ne s’agit pas d’un travail gratuit, puisqu’il est une contrepartie exigible en échange du versement des indemnités de chômage — lesquelles ne sont pourtant que le résultat légitime d’une cotisation. Et il ne s’agit pas non plus d’un emploi, puisqu’il ne donne pas droit à un salaire et aux prestations sociales qui lui sont généralement attachées. Aucune expression ne résume mieux la situation que celle de plusieurs des personnes rencontrées : c’est un« vrai-faux travail ». Dans leur esprit, les travailleurs assignés exercent un vrai travail, puisqu’ils produisent des biens et des services dans un rapport hiérarchiques ; mais ils parlent aussi de faux travail puisque, contrairement aux salariés, ils ne sont pas liés par un contrat classique, mais par un « contrat d’objectifs » qui définit les rapports hiérarchiques, la prestation et le temps mis à disposition, sans accord sur la rémunération. Pas de prévoyance retraite, par exemple, ni de possibilité de prolonger un droit au chômage.

En situation d’assignation, les personnes cumulent les contraintes liées au travail salarié et celles liées au chômage. Elles sont soumises à des impératifs d’horaires et de production et sont évaluées par des responsables de programme, mais elles doivent également rechercher activement un emploi et se présenter aux rendez-vous mensuels avec un conseiller en placement, y compris durant la durée du programme d’emploi temporaire. Ces deux impératifs ne fonctionnent pas sur le modèle des vases communicants : un investissement fort dans l’activité assignée ne peut compenser une recherche d’emploi insuffisante, ni l’inverse.

A l’occupation quotidienne, souvent fatigante et toujours chronophage, s’ajoute la préoccupation de retrouver un poste et de prouver les démarches entreprises, en sachant que ses moindres faits et gestes sont examinés à la loupe par les services dits compétents : à la fois les encadrants, qui évaluent la prestation de travail, et les conseillers en placement, qui évaluent le sérieux de la recherche d’emploi.

Comme tout manquement est susceptible d’être sanctionné, la situation d’assignation produit une tension permanente. Les personnes concernées parlent d’une situation d’« examen ». Elles s’insurgent contre leurs encadrants, qui les prennent parfois pour des « cas sociaux », des « ignorants » ou encore des « enfants ». Ainsi, Joshua, l’ancien logisticien, raconte : « Une dame nous faisait jouer aux dominos pour savoir si on comprenait quelque chose aux chiffres. Ou pire, elle nous faisait remplir des bons de commande avec des chiffres inventés, pour voir si on savait remplir des bons de commande… Toutes ces choses hypocrites ! » Dans ce qu’il nomme « la boîte », « il y a les encadrants, qui possèdent le savoir, et il y a les autres, nous, les ignorants, qui doivent apprendre. Moi, bien sûr, je n’ai rien contre apprendre, mais apprendre quoi ? ».

Clairement situés en deçà de l’emploi, les programmes n’autorisent cependant aucune dérogation à l’obligation de « faire comme si » il s’agissait d’un vrai travail. « Fixez-vous des objectifs », « Faites comme si vous étiez en emploi », « Donnez le meilleur de vous-même » : le répertoire des injonctions est infini. Difficile pourtant de se prêter au jeu lorsqu’on est mère célibataire d’un enfant en bas âge, et que l’on passe sa journée à répondre à des clients imaginaires sans gagner de salaire, tout en devant débourser le montant de la garde d’enfant !

Si les personnes rencontrées se plaisent à dire à leurs voisins qu’elles vont « bosser », la majorité taisent les conditions dans lesquelles elles exercent ce travail. Elles vivent ce temps d’assignation de façons très diverses : les uns se disent soulagés de quitter la solitude de leur foyer, d’autres rient sous cape, d’autres encore désespèrent de se sentir « pris au piège ». Pour tous cependant, la dimension fictive des « mesures actives » cristallise différentes tensions : le peu de sens et l’absence de reconnaissance du travail effectué, la pression pour retrouver rapidement un emploi, sans parler des soupçons de fainéantise, d’inaptitude au travail ou de manque de volonté qui pèsent sur les sans-emploi. Ils peuvent bien clamer haut et fort qu’ils n’ont rien à prouver puisqu’ils ont toujours travaillé : en situation d’assignation, ils se trouvent pris dans une relation qui annule leur expertise et leurs années d’expérience.

Le passage en emploi temporaire est souvent vécu comme une forme d’indignité qui marque au fer rouge l’appartenance à la catégorie des chômeurs plutôt qu’à celle des salariés. Toutes les personnes interrogées affirment sans détour gaspiller beaucoup d’efforts et d’énergie à défendre une identité de travailleur. De la dérobade à la colère, de l’arrêt-maladie aux conflits ouverts, elles ont élaboré une gamme de défenses plus ou moins coûteuses, plus ou moins « rentables », pour préserver leur estime d’elles-mêmes. Si certains dénoncent publiquement cette situation, d’autres la gardent secrète même devant leurs proches, l’omission et parfois le mensonge servant à les préserver d’un sentiment de honte. La plupart disent « tirer leur temps », comme ils tireraient une peine de prison.

Fragmentation des statuts

Toutefois, il serait erroné de ne conserver qu’une vision doloriste de ces activités. Dans les rares cas observés où il a été possible de créer un collectif de travail, certains se sont saisis de cette dimension fictive pour travestir certaines règles et investir le travail assigné d’un sens qui leur était propre. Ainsi, en l’absence de la responsable, les femmes assignées dans un magasin de seconde main offrent par exemple des jouets aux enfants des bonnes clientes. Comme leur travail n’est pas rétribué, elles prennent la liberté de donner !

L’idéologie qui sous-tend la mise en place des politiques d’activation a le mérite d’être limpide : traquer et stigmatiser toute forme de non-emploi, et sacraliser le travail comme support unique et nécessaire du lien social. Certes, le travail demeure une valeur centrale pour les personnes assignées ; mais pas n’importe lequel, ni dans n’importe quelles conditions. En échange de leur labeur, elles aimeraient pouvoir assurer leur subsistance et y trouver un sentiment d’utilité et de reconnaissance, plutôt que de devoir faire face aux soupçons et fournir une double preuve de leur « employabilité ». Loin de favoriser la cohésion sociale et la solidarité souvent invoquées par les représentants de l’Etat social, l’assignation au travail joue clairement en faveur de la fragmentation des statuts et crée de nouvelles formes d’inégalités parmi les plus défavorisés.

Morgane Kuehni

Sociologue, université de Lausanne. Cet article est tiré de sa thèse : « Le travail des sans-emploi : analyse sociologique de l’assignation à un programme d’emploi temporaire », université de Lausanne, 2011.

 

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